Le roman d'une bécasse c'est une partition...
Voici le récit d'une vie de bécasse, proche de la réalité, grâce aux connaissances scientifiques et cynégétiques acquises sur cet oiseau et aux talents de Robert Del Pia (écrivain) et de François Lebert (artiste peintre), extrait de la revue Le Chasseur Français Oct. 2000. Une vie de migration, de croûle, de dangers et d'intimité sous les fourrés. Un véritable roman à la gloire de la mordorée.
Une vie de bécasse
Discrète jeunesse Dans une forêt de Russie septentrionale, sous couverts de feuillus et résineux, une jeune bécasse vient de casser la coquille de son oeuf. Cette scène se déroule dans un nid au sol, sommairement aménagé de quelques branchettes, feuilles desséchées et d'un peu de mousse. Trois frères et soeurs sont nés avec elle. Nous sommes en début mai. Ces oisillons sont issus de la première couvée des femelles adultes revenues du grand Sud vers leur lieu de nidification.
Il fait encore très froid au sein de la vaste forêt et le neige est bien proche du nid. Un de ses frères, plus fragile meurt malgré la protection de la mère. Notre bécasseau, robuste et chanceux a survécu aux intempéries, échappant aux prédateurs mammifères et oiseaux friands de sa jeune chair. Durant les dix premiers jours elle et ses frères restent aux abords du nid, fragiles, peureux et vulnérables. La mère court à la recherche de lombrics, coléoptères, dyptères, lépidoptères afin d'apaiser l'appétit féroce des bécasseaux. Puis très vite, ces boules de plumes commencent à rechercher elles-mêmes leur pitance sous l'oeil attentif de la mère, qui les rappelle auprès d'elle par des "kr,kr...kr..." tout en simulant un grattage et un picorage au sol. L'appétit de la petite famille est surprenant. En trois semaines, notre petite bécasse consomme chaque jour son poids en lombrics. Les poussins ont maintenant grandi. Ils jouent parfois autour de leur protectrice, poursuivant un insecte, ou se disputant un ver que l'un d'eux a pu extirper du sol. La mère ne les quittent pas du regard, ravie de voir sa progéniture s'ébattre autour d'elle. A la moindre alerte, elle et ses frères se statufient, leur duvet et plumage se fondant dans la nature ambiante. La mère, afin de détourner l'attention de l'importun, prend alors un envol lourd et désordonné, telle une bécasse blessée. Si le danger est lointain, avant de prendre son essor, elle recouvre ses bécasseaux immobiles de feuilles desséchées, en se servant de ses ailes comme de plumeaux. Notre petite bécasse se souvient même d'une nuit où elle l'a transportée entre ses pattes jusqu'à 200m du nid pour la soustraire à un prédateur. A deux mois, elle ressemble déjà à un adulte et se sépare de sa mère ainsi que de ses frères et soeurs, conduisant une vie indépendante désormais. Sa mère rendue à sa liberté ira peut-être fonder une autre famille avant la fin juillet.
L'appel de la migration Le début de l'automne apporte les premiers frimas. Les jours raccoucissent. La jeune bécasse ressent cet appel de la migration vers des contrées plus au sud, un impératif de survie pour l'espèce, en même temps qu'un phénomène glandulaire, thyroïdien et hypophysaire, à cette époque de l'année. Une nuit d'automne, elle s'éclipse vers ces pays guidée par son instinct! Elle fait partie d'un premier contingent. Les jeunes mâles vont suivre. Les adultes migreront plus tard, et les grosses femelles (380 à 400g) seront les dernières à quitter les lieux, pouvant résister jusqu'à des températures de -10°. Notre jeune bécasse vole seule ou parfois en compagnie de quelques congénères. Sur les cinq principales voies migratoires automnales elle prend celle que lui commande son instinct, en fonction de son lieu de naissance. Cet axe la conduit en Provence. La bécasse accomplit des étapes de 300 à 400km, à une vitesse de 60km/k environ, et à des altitudes variant de quelques dizaines à quelques centaines de mètres. Elle voyage souvent la nuit, mais également de jour. Elle rencontre bien des obstacles durant sa descente. Des brumes et des brouillards fréquents à cette époque contrarient la migration, obligeant parfois les oiseaux à se dérouter! Les tempêtes et la neige peuvent causer de lourdes pertes. Les bécasses se regroupent alors en bandes importantes comme pour mieux se soutenir. Les câbles à haute tension, les prédateurs qui à la halte guettent souvent les oiseaux fatigués et faibles, sont autant de pièges à éviter. Parfois, au terme d'une rude étape, l'absence de pluie a laissé un sol dur comme la pierre. Elle part alors chercher une place propice. Mais ne noircissons le tableau. Car notre jeunette connaît aussi d'agréables surprise, des lieux riches en nourriture et en eau, avec couvert sécurisant. Mais son instinct la pousse plus au sud, vers les rivages de la Méditerranée.
Bécasses bizarres - Au cours d’une vie de bécassier, il n’est pas rare de rencontrer des oiseaux d’exception, non pas seulement dans leur comportement, mais aussi dans quelques particularités morphologiques.
Certaines de ces anomalies ont une origine connue ou inconnue, d’autres sont le fait de l’intervention humaine par la chasse. Toujours est-il que le bécassier qui rencontre de tels individus ressent toujours une émotion intense. Ces bécasses là, ne s’oublient pas et ponctuent une carrière de façon saisissante..
Avant tout propos il faut rappeler ici les caractéristiques normales de l’oiseau, afin d’avoir un élément basique de comparaison : Poids : entre 270 et 400 grammes et une moyenne de 320 grammes Longueur du bec : entre 67 et 80 millimètres et une moyenne de 71 millimètres Coloration du plumage : tendance générale brunâtre foncée à claire ou tendance générale grisâtre à noirâtre avec nuances d’accentuation ou de dilution, le tout bigarré, mélangé ou strié dans un ensemble décrit comme « mordoré ». Il faut préciser que les fourchettes indiquées représentent des extrêmes acceptables de la norme et que la moyenne qui en découle serait plutôt le modèle idéal de l’espèce.
Les Anomalies morphologiques Ce sont certainement les plus courantes et certaines restent inexpliquées, bien que des hypothèses soient émises, mais pas toujours satisfaisantes. Elles touchent la norme corporelle de l’oiseau classique. Les anomalies constatées sont bien entendu indépendantes de l’homme et de son intervention. Il s’agit essentiellement du volume corporel, que l’on peut appeler charpente (gigantisme ou nanisme), de l’adiposité (surcharge en graisse ou maigreur), de la longueur du bec (brévirostre ou hyper-longirostre), des nuances de pigmentation (extrême variation de la coloration du plumage), plus quelques autres anomalies que l’on qualifiera de curiosités.
La masse ou volume corporel Il existe des grosses ou petites bécasses, à tel point que très longtemps, les auteurs ont décrit et ont cru à des sous espèces différentes, qualifiant les unes de « royales » « grosses grises » et les autres de « petites rousses » ou « rouges ».
En réalité, comme la logique du reste peut le laisser entendre, par analogie avec d’autres espèces dont la nôtre, les variations entre individus ne déterminent pas de classifications différentes, mais seulement des différenciations ou des similitudes d’ordre familiaux, comme il existe des grands et des petits, des gros et des maigres au sein d’un même groupe. Ce point de vue est à nuancer dès lors qu’il s’agit d’adultes ou de juvéniles. Il est évident qu’une bécasse adulte, ayant atteint la plénitude de sa croissance, présentera un développement corporel supérieur à une juvénile. Pour l’adiposité, la surcharge pondérale, l’accumulation des graisses, le problème se pose différemment… D’une part, le facteur de dérangement joue un rôle prépondérant. En effet, dans les pays où la bécasse est peu chassée, peu dérangée dans la journée, les oiseaux présentent une adiposité supérieure. Ils ont beaucoup de temps pour se nourrir, n’ayant pas à se défendre tout au long d’une journée. Un autre facteur est à considérer et il vaut pour toutes les espèces animales. Plus on va vers le nord et l’est, plus les animaux présentent une augmentation du volume corporel. Sans doute pour mieux résister au rigueurs climatiques plus importantes que dans les zones tempérées où nous vivons. Ce phénomène est certainement relatif à l’adaptation des espèces au cours des millénaires. Dans le même ordre d’idée, plus ponctuellement, et de façon saisonnière, les bécasses augmentent naturellement leur adiposité au fur et à mesure que l’on avance dans l’hiver. Tous les bécassiers auront constaté que les bécasses prélevées en décembre et janvier sont en moyenne plus lourdes que celles prélevées en octobre ou novembre, à âge égal. L’exception, dans ce domaine, ne provient donc pas des phénomènes décrits précédemment, mais bien d’anomalies ponctuelles, familiales ou individuelles. Une bécasse avoisinant les 400 grammes, est somme toute une rencontre relativement courante, bien que remarquable. Mais des oiseaux extraordinaires ont étés capturés dépassant les 500, 600, 700 et même les 800 grammes. Dante Fraguglione fait état d’une bécasse tirée dans le Norfolk en 1775 ou 1776 de 835 grammes!!! Une autre de 690 grammes fut tirée en 1852. de nos jours il est plutôt question de témoignages de poids exceptionnels dépassant les 500 grammes et plus couramment les 400 grammes, mis à part un oiseau record pris en auvergne qui dépassait les 600 grammes (témoignage recueilli auprès d’un armurier de Riom). A contrario, en ce qui concerne le nanisme, les témoignages sur ces captures sont peu nombreux. Pour quelle raison ? J’ai personnellement capturé une toute petite bécasse de 200 grammes, morphologiquement parfaitement constituée, bien proportionnée et ne présentant aucune maigreur anormale. |