La réponse du docteur Melchior………………………..Épisode 62

Vers dix heures, la
limousine traverse le village, et se dirige vers la ferme. Elle entre dans la
cour et se gare. Le chauffeur reste au volant, le moteur au ralenti. Le gardien
en descend et fait les quelques pas qui le séparent de la porte d’entrée. Il frappe aux carreaux.

Germaine vient ouvrir. Elle
aperçoit la limousine par sa fenêtre et n’est pas surprise, sachant qu’il s’agit
de la réponse au courrier d’André. Elle ouvre la porte et reconnaît le Monsieur
à qui elle a remis la lettre à la poste.

Germaine :

« – Bonjour Monsieur,
vous m’apportez la réponse à la lettre au docteur
Melchior ? »

Le gardien :

« – Bonjour Madame
Hillairet, je pense, bien que je ne sois pas son confident répond-il avec son
délicieux accent allemand. Prenez Madame et bonne journée. »

Germaine :

« – Merci Monsieur et
bonne journée également. »

Germaine prend la lettre, le
gardien remonte dans la voiture qui recule, fait un demi-cercle et repart par
le même chemin par lequel elle est venue. Le son mélodieux de son moteur s’estompe peu
à peu.

Germaine enfile ses sabots
de bois toujours devant la porte et s’avance vers l’étable. Elle sait qu’André
s’y trouve, Il surveille toujours la prise de médicaments d’une bête malade. Elle
ouvre la porte qui en grinçant alerte André. Il tourne la tête et aperçoit Germaine qui agite une lettre le bras tendu.

De sa main libre, il lui
montre de ses cinq doigts écartés qu’il vient dans cinq minutes. Germaine retourne à sa cuisine et pose la lettre bien en vue. Elle en profite pour poser une tasse sur
la table, du sucre et met un café à chauffer sur le feu.

Quelques minutes plus tard,
André arrive à son tour et s’assoit. En lui servant son café sa femme lui
dit :

« – La réponse n’a pas
tardé. »

André prudent :

« – Ce n’est pas
forcément bon signe. »

Avec la pointe de son
couteau, il découpe l’enveloppe sur le côté. Il regarde d’un œil intéressé le
décorum du sceau, émet un sifflement admiratif et dit:

« – C’est la différence
entre nous et l’aristocratie, il ne se prive de rien l’ancien, quelle
classe !!! »

Impatient de lire la
réponse, il retire la feuille, la déplie et la regarde recto verso.

André :

« – C’est le privilège
des riches. Tout est fait à la perfection, avec raffinement et élégance. Nous
nous contentons de beaucoup moins. »

Puis, il parcourt la lettre en
silence, d’une seule traite en fronçant parfois les sourcils.

Germaine :

« – Alors André, tu es
satisfait ? »

André :

« – Écoute, je vais te
la lire, il est gonflé le vieux, il me prend en otage. Tu me donneras ton
avis. »

André, lit la lettre à voix
haute et Germaine se marre bien. La grand-mère comme à son habitude, assise aux
premières loges, n’en perd pas une miette en pensant:

« – Pour une fois, il a
trouvé son maître. C’est bon pour lui, il va enfin réfléchir, se faire
tanner la peau lui fera le plus grand bien. »

André a lu lentement,
s’arrêtant à chaque phrase, et à la fin de la dernière ligne, il ne peut
s’empêcher de s’exclamer :

« – Il ne faudrait pas
quand même qu’il exagère, c’est comme s’il me demandait de baiser mon froc ! »

Germaine :

« – C’est toi qui a
exagéré pendant vingt ans. Ton pantalon, tu l’as baissé tous les jours avec
les communistes, pour des doctrines parfois honteuses, en te battant contre
lui. Je sais que tu as
utilisé des moyens que je ne veux pas juger, je m’y suis même opposé parfois.
Il est normal qu’il te mette à contribution, il veut te jauger, comprendre si
cette fois tu es sincère ou si tu ne lui prépares pas un nouveau coup tordu. Ce
ne serait pas le premier. Une chose dont je suis certaine c’est que Pierrot et
Gros Sel ont vu juste encore une fois.

Il ne fait rien sans Monsieur le Curé et tu n’obtiendras rien de l’un, sans l’autre. Tu n’as rien à
perdre, il accepte ta main tendue et te donnes un rendez-vous. Il te tient, il
est en possession de ta lettre dans laquelle tu reconnais tes torts et
présentes des excuses, tu es coincé, tu ne peux même plus reculer sans perdre
la face. Donne lui ton acccord à son rendez-vous, ses exigences sont plutôt flatteuses, tu en
ressortiras grandi et tu gagneras les élections grâce à eux. »

André sait que Germaine à
raison, combien de fois ses conseils ou ses sermons lui ont évité bien des
bêtises, ne serait-ce que la fois ou ils voulaient mettre le feu à une partie
secondaire du château. Elle a heureusement surpris leur conversation et elle
l’a chassé de sa maison pendant huit jours. Après l’avoir supplié de le
reprendre, il est revenu tout penaud. Il a dû battre en retraite et accepter de ne plus participer aux activités du parti, même pas aux collages d’affiches pendant les
élections. Il n’avait le droit qu’aux réunions, à condition que ne soient pas
des manifestations de contestation publique. Elle peut être aussi dure que
gentille.

André a envie sauter en
l’air de joie, mais il le cache, il a son honneur et sa fierté et doit montrer
qu’il n’est pas encore convaincu et qu’il ne se laissera pas faire à n’importe
quel prix.

André :

« – Je dois encore
réfléchir, je verrai lundi matin ce que je ferai. »

Germaine :

« – Certainement pas
André, nous sommes bien éduqués, sa réponse demande une confirmation.
Il doit s’organiser, confirmer Monsieur à le Curé. Tu vas immédiatement lui
écrire et lui dire que tu acceptes ses conditions sur le principe, mais que tu
souhaites quelques aménagements. C’est une façon intelligente d’accepter sans accepter.
Lundi en face de lui, les yeux dans les yeux tu pourras reprendre point par
point ce que tu contestes, bien qu’à mon avis… »

André :

« – Tu as raison
Germaine, heureusement que tu es là, tu te rappelles pour le feu au château, si
tu ne m’avais pas retenu ?

Germaine :

« – Oh que oui, j’y
pense plus que tu ne peux le croire, j’en ai fait des prières pour que tu quittes
son satané parti. Mais je crois que cette fois, le ciel m’a entendu.

André :

« – Ce n’est pas encore
gagné. »

Germaine courroucée:

« – Mais ils vont te
suspendre, te virer comme un malpropre dès qu’ils apprendront que tu
retournes à la messe, tu es aveugle ou quoi !

André :

« – Tu n’es peut-être
pas loin de la vérité, je devrai même faire attention. »

La grand-mère à André:

« – Il t’aura fallu
vingt ans pour reconnaître les valeurs de ma fille, je lui ai toujours dis
qu’elle était du bon pain donné à un cochon. Il est temps que tu t’en rendes
compte…Sans elle, tu serais comme tous les bonshommes…Perdu »

Contente de son petit effet,
elle quitte la pièce et va jusqu’à son jardinet pour couper quelques herbes
fraîches pour le déjeuner en poussant la chansonnette…

Une fois entre eux André
reprend :

« – Ta mère ne manque
pas une occasion de me casser les reins. Bon je vais t’écouter et je vais lui
confirmer mon accord de principe à ses conditions, donne-moi du papier, j’écris
le mot et tu le porteras au Château. »

André prend le bloc de
papier que lui tend germaine, se lève pour chercher l’encrier, son porte-plume,
le buvard et se rassoit pour écrire sa réponse.

Monsieur le docteur
Melchior,

« – Ma femme et moi
vous remercions de votre réponse rapide et positive. Personnellement, je suis
très heureux que vous acceptiez mes excuses. Votre courrier est très directif
et sans échappatoire. J’en accepte le principe pour
expier mes fautes, mais je considère certaines de vos conditions comme une
punition.

Toutefois, permettez que
nous parlions de la forme de vos
exigences et de la mise en place d’un calendrier. Il me permettra de conserver
aux yeux de tous, mon honneur.

Je serai donc présent à cette réunion, ce
lundi à 10 heures précises. En vous remerciant je vous prie de
croire en mes sentiments les plus respectueux et désormais dévoués.

André Hillairet

Germaine relit la lettre et
apporte quelques corrections de forme et, hochant la tête :

« – C’est bien, c’est
sobre, clair et précis dit elle. Tu vois André, nous avons enfin une vraie
famille. Maintenant, les enfants sont fiers de partager un idéal avec nous. Si
tu avais continué comme avant, nous aurions comme beaucoup, une famille
déchirée, désunie, sans âme ni d’objectifs. Plus grands, ils auraient quitté la
maison et n’auraient plus aucune raison de revenir à la ferme.

Aujourd’hui nous sommes une
équipe, même maman qui ne disait jamais rien se mêle chaque jour un peu plus de
notre vie commune. Elle a rajeuni de dix ans. Toi, tu as ta politique. Les
élections, tu peux gagner maintenant. Les enfants ont leur école, moi je dois
m’occuper de vous tous avec ma mère.

Chacun de nous à ses
objectifs, à partir d’un bonheur commun, chacun recherche désormais la réussite
de l’autre. Sans cette union, quels espoirs aurions-nous ? Ton communisme,
je l’ai toujours respecté, tout en le refusant. Je n’ai jamais voté pour toi car
je n’en voulais pas. Aujourd’hui j’adhère à ce nouveau projet et je le
soutiens.

Ton communisme c’est un
aspirateur qui t’utilise, te presse, t’accapare. Ici, tu es leur faire valoir,
mais il y a d’autres valeurs à montrer à la jeunesse que la haine. Nous avons
des associations, le sport, des jeunes, des écoles. Il nous faut une piscine,
un collège complémentaire qui irait jusqu’à la troisième.

Avec l’aide du docteur
Melchior tout le village vous suivra. Prépare une action municipale, pas un
projet politique. Tu ne participes pas à une élection législative pour être élu
député. Au lieu de vouloir garder nos terres, montre l’exemple aux
autres. Tu dois louer nos terres aux jeunes agriculteurs. Nous n’avons pas
besoin d’argent, mais eux si. Toutes ne sont pas aujourd’hui cultivées ou
utilisées. Tu n’as pas le temps de tout faire et prendre des employés reviendrait
trop cher.

Nous ne gagnerions rien de
plus, tu le dis assez. Mets tes terres en métayage avec des prix attractifs, plus un intérêt au quintal récolté. Tous apprécieront, sinon plus tard, qu’en
feras-tu ? Elles seront en jachère !!! Plus aucun enfant d’ici ne
voudra travailler la terre. L’agriculture comme vous la voyez, c’est terminée.

Si au contraire, les jeunes
peuvent s’installer, ils auront de nouvelles possibilités, ils pourront de
vivre des fermages, élever une famille, envoyer leurs enfants au collège.
Ils se fixeront ici, le village ne deviendra pas une cité dortoir, mais un
centre actif, avec une vie agréable, qu’aucun d’eux ne retrouvera dans une grande ville.

Ouvre les yeux, le monde
change, il a besoin de compassion, de partage, de la vraie richesse, pas celle
du portefeuille, c’est une illusion, une déviance des esprits malades, de ceux
qui ont soif de dominer. La vraie richesse, c’est celle du cœur et du savoir,
la vraie richesse, elle est dans la nature et de son respect. N’oublie jamais,
qu’on ne voit bien qu’avec le cœur, je sais que tu me comprends, je sais que tu
as du cœur et, c’est pour cette raison que je t’ai épousé. »

André :

« – Pardon, tu ne
m’aimais pas ? »

Germaine :

« – Mais si grand
benêt, je t’ai épousé parce que tu as du cœur, que tu es fort et que tu étais
beau et je ne l’ai jamais regretté jusqu’à aujourd’hui. »

Ce mélo a touché André au plus
profond de lui-même. Il a du mal à se reprendre, alors qu’une larme pointe
au coin de son œil. Il l’efface discrètement avec le revers de sa grosse
paluche poilue.

Après avoir bu une seconde
tasse de café, il regagne sans un mot son étable où il doit terminer les choses
commencées. Il va récupérer auprès de ses bêtes, vérifier la traite, changer la litière des bêtes comme chaque matin. Un peu d’exercice lui fait du bien, puis il
laisse terminer ses journaliers, rentre à la maison, prend une douche, se change
et redescend dans la cuisine.

André :

« – Germaine, je vais
faire une course, j’en ai pour une heure ou deux, grand maximum, Germaine n’est
pas là ? »

La grand-mère est
omniprésente :

« – Tu peux toujours
l’appeler, elle est sortie chercher le journal et faire quelques courses comme
chaque matin. Elle est d’ailleurs très en retard. Heureusement que je suis là
pour faire la soupe. Ne te plains pas, tu as eu deux femmes pour le prix
d’une. »

André en riant:

« – Mais vous êtes
indispensable grand-mère, nous le savons tous. Vous faites une sacrée paire
toutes les deux, à tout à l’heure. »

André quitte la maison et se
dirige vers le centre du village. Arrivé sur la place, il prend la direction de
la place de l’église, la contourne, et se retrouve devant la grille du
presbytère restée ouverte. Il entre dans la cour où, plein de gens du village
sont en effervescence. Il aperçoit au loin Pierrot et Gros Sel qui lui tournent
le dos. Ils sont occupés à remplir des poches de cadeaux pour les jeux de la
pêche à la ligne, la loterie ou les pochettes-surprises. Les voilà bien
occupés, d’ici ils ne me ramèneront pas à la maison l’homme de Cro-Magnon ou un
dinosaure en goguette…

Ne voyant pas le curé, il
avance vers son bureau. Arrivé devant la porte, André frappe trois coups secs.
Monsieur le Curé penché sur le bureau fait ses comptes, sans lever la tête il dit :

« – Entrez. »

André pousse la porte et
entre en disant :

« – Bonjour, Monsieur
le Curé. »

Monsieur le Curé :

« – Bonjour, tu es le
bienvenu dans la maison du bon Dieu. Quel bon vent te pousse vers nous André, ta visite me fait plaisir, désormais, tu es chez toi ici. Tes fils sont en
plein boulot, ils font du bon travail et je suis content d’eux,merci de nous
les confier. Bien, si nous parlons de ce qui t’amène.

André :

« – Je suis venu
chercher un conseil, j’ai sollicité un rendez-vous avec le docteur Melchior, il
me l’a accordé. »

Monsieur le curé.

« – Je suis au courant.
Le docteur Melchior m’a demandé d’assister à votre entretien. J’ai donc lu ta
lettre et sa réponse, je ne savais pas que tu avais accepté. Il se méfie un peu
et pour cause. Avoue que ton changement d’attitude de ces derniers jours en a
surpris plus d’un. Tu es le sujet principal des conversations.

André :

« – Quoi ils sont au
courant de ma lettre ?

Monsieur le Curé :

« – Non, je parle de ta
venue à la messe, en famille, ta prime au club de football, les photos dans le
journal…Nous ne sommes pas dupe André, ton retour parmi nous, nous apparaît comme un
plan mûrement réfléchi pour prendre la mairie.

Je ne suis pas contre ce
renouveau, mais tu vas devoir changer, évoluer, abjurer le communisme. Tout
cela me paraît bon pour le village. Il y a une seule condition, nous devons
être sûr de ta sincérité. Tu vas devoir nous donner des gages de confiance. Par
contre, tu vas nous apporter ta jeunesse, ta fougue, ta force, ton sérieux, ton
travail et toutes les qualités que nous aimons chez toi.

Si tu mets la même
conviction dans l’évolution du village que celle que tu as mise pour détruire
le docteur Melchior, Loulay deviendra chef-lieu d’arrondissement dans moins de
dix ans… Notre maire est vieux, cela fait plusieurs années qu’il souhaite se
retirer. Il est resté uniquement car il ne voulait pas que les communistes
prennent la mairie. Si tu renies publiquement cet honteux soutient aux
communistes qui ont tant de sang sur les mains…

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